Merci monsieur Henri Gougaud
Henri Gougaud est mort. Pour ne nous être croisés que quelques fois, je ne peux pas dire que nous nous connaissions.
Pourtant, il fut un des hommes les plus importants de ma vie. Serais-je conteur sans lui ? Sans doute que oui, mais pas le même.
C’est lui qui m’a ouvert en premier à la magie des contes. Je me souviens de sa voix à la radio quand, adolescent, je rentrais du collège ou du lycée. Je me souviens des premières éditions de ses livres de contes en poche : l’Arbre à Soleils, l’Arbre à Trésors, l’Arbre d’Amour et de Sagesse. Achetés dans les années 70. Je les ai encore, avec leurs pages jaunies et leurs dizaines de marque-pages au gré de mes recherches. Combien de fois les ai-je ouverts ces livres ? Puis, il y eut tous les autres ouvrages, tous lus et relus : les recueils de contes, les romans, les entretiens, les livres sur le conte. Sa Parole était nourrissante. Je m’y suis baigné, elle m’a revivifié. C’est ainsi ; il existe des êtres qui sont des sources vives.
Ce qui fait qu’un homme ou qu’une femme, que nous ne connaissons que très peu, nous éduque en tant qu’artiste et contribue à façonner la personne que nous sommes est un grand mystère réjouissant.
Mais je me souviens surtout de ses contées qui furent pour moi de grands enseignements. Cette façon un peu matoise d’entrer sur scène et de s’asseoir, ce silence alors qui semblait naître en lui puis qui s’imposait à toute l’assistance. Cette absence d’effets. Cette manière de raconter très exactement « comme il était » sans rajouter quoi que ce soit. Il faut une vie pour parvenir à ça. Pour raconter sans être un autre. Chez lui, c’était transparent, évident. Les mots étaient simples mais chantaient. J’ai toujours constaté que les conteurs initialement musiciens ont une musicalité qui leur est propre.
Mais surtout, Henri Gougaud m’a appris la dimension « magique » du conte, sa puissance onirique et constitutive de l’âme. Conter est un acte semble-t-il anodin mais qui vient solliciter en nous des profondeurs insoupçonnées. Cette idée que les contes sont des entités vivantes qui nous nourrissent et viennent réveiller nos psychés endormies.
Il y a de cela maintenant bien longtemps, à l’époque des Salons du livre de Conte organisés par Daniel Addad et son association « Grains de sels », en partenariat avec « On Conte pour Vous » (oui : c’est un clin d’œil nostalgique…), j’ai raconté un conte yddish intitulé « le Cœur et la Source du monde ». Un peu plus tard, Henri Gougaud qui était présent est venu me voir et m’a dit :
– Vous savez, je pense que ce conte est le plus beau conte du monde. Je le trouve tellement beau, que je n’ai jamais réussi à le raconter !
Puis, il a ajouté quelques mots que je garderai pour moi, mais qui ont fait que j’ai su alors que je serais conteur toute ma vie.
Marc de Smedt qui fut son éditeur, raconte que ses derniers mots sur son lit d’hôpital, alors qu’il ne parlait plus, furent soudain de s’exclamer : « Il est temps de revenir à la base !"
– De quelle base parles-tu ? lui a demandé sa femme.
– Le Cœur du monde ! A-t-il répondu par ce que furent ces dernières paroles.
Il me plaît de penser que le cœur du monde dont il fut question ici est celui de l’histoire. Ce cœur vibrant nous englobant tous dans sa pulsation généreuse et nous rendant vivants. Ce cœur qui, un jour, se mit en marche, pour partir à la recherche de la Source du Monde dont il tombera amoureux.
Et l‘histoire dit que depuis cette rencontre, le Cœur et la Source du Monde chantent, que les humains chantent aussi pour les accompagner, et que de ces chants, une présence en fait un tissage. Un tissage de chant et d’amour. Et il est dit que c’est depuis ce premier chant-là que « le temps qui passe est tissé de chants et d’amour, et qu’il n’y a, ni trop de temps, ni pas assez de temps. Juste ce qu’il faut de temps ».
Votre Parole Henri fut tissée de chant et d’amour et vibrait des pulsations de ce cœur-là. Elle puisait sa fraîcheur dans cette Source-là.
Pour tout cela soyez remercié, et bon voyage à vous.
Quant à nous, il nous reste à vivre et, comme vous nous le suggérez dans le dernier texte d’au revoir que vous nous avez envoyé en citant Walt Whitman, (un message très beau que je mets après ce texte) à tenter de : « laisser tout libre, comme j’ai laissé tout libre. Qui que vous soyez me tenant à présent dans la main, lâchez-moi et partez sur votre propre route ».
Chartrettes, le 9 mai 2024
« Chers amis,
Les temps sont venus où nos routes vont se séparer, je vais désormais emprunter les chemins de l’intime au gré de l’amour de mes tout proches. Je me laisse découvrir chaque matin l’imprévisible, qu’il m’emporte encore plus loin vers le désir et la force de dire oui, de dire non, de rire au ciel, d’écouter la tendresse.
Si vous voulez me retrouver, feuilletez les pages des livres que j’ai écrits, fredonnez les ritournelles que j’ai chantées, j’y serai tel que vous m’avez connu.
Comme je ne me suis réclamé de personne, ne vous réclamez pas de moi.
J’ai eu pour ambition secrète que mes mots vous délestent des maîtres et chapelles qui vous empèsent les rêves
Alors quittons-nous sur une Pensée de Walt Whitman
« Je vous adjure de laisser tout libre, comme j’ai laissé tout libre.
Qui que vous soyez me tenant à présent dans la main, lâchez-moi et partez sur votre propre route. »
Henri Gougaud – 11 mars 2024
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